A Couze-et-Saint Front, que tu arrives de Bayac ou bien de Lalinde, la Dordogne te noie, elle t'attire et t'enlace avec son bleu moucheté de cygnes du côté des îles lindoises ou son vert miroir au couchant de Tuilières. Tout juste tu vois, au delà du pont qui l'enjambe, la trace de quelque usine mangée par la ronce et la modeste cascade d'une eau qui semble venue de nulle part.

Engloutie par le fleuve majeur et une verdure ensorcelée se cache la Couze, serpenteuse d'une vallée magique de Marsalès à Couze-et-Saint Front en passant par Bayac où les hommes d'avant-Lascaux gravaient déjà des Vénus rebondies . L'eau de la Couze est sacrée, introuvable : elle a par endroit des poussées de fièvre qui la chauffe mais, surtout, elle est eau pure avec un mystérieux PH neutre inexplicable qui rend fous les hommes industrieux qui ont tant besoin de cette qualité physique au point d'inventer de gigantesques machineries pour en obtenir.

La Couze les a fait venir depuis des siècles pour donner son énergie à leurs moulins et sa pureté aux papiers qu'ils ont créés . Et la traverse du village s'est mise de part et d'autre à grouiller du bruit et mouvement des machines , des corporations humaines attachées chacune à leur mission avant, pendant et après le papier, jusqu'au départ vers la Hollande d'alors, sur l'eau puis sur le fer ...

Papier papotier

L'horrible loi des marchés a semé la terreur, déjà, dévoré les usines et mis les ruines aux champs . Seule, une pépite, parmi les plus anciennes entreprises de France, la société Prat Dumas continue de caresser le bras de la Dordogne en fabriquant pour le monde entier du papier filtre dont elle a les secrets ...

La Commune de Couze et Saint Front souhaite ouvrir l'oeil du passant oublieux de sa rivière et de ses fruits ingénieux . Elle organise chaque année une manifestation sur le patrimoine "papier d'art, papier de Couze". 

Cette année, elle a invité un photographe, Bernard DUPUY , à qui elle a donné carte blanche pour exprimer dans le même regard l'invisible de ce qui a été (les friches industrielles de Couze ) et du temps présent ( papeteries Prat-Dumas).

Le choix de ce photographe a été motivé par la multiplicité de ses directions artistiques et sa capacité de cumuler esthétiquement émotion et reportage .Ballotté par ses éléments originels, la montagne pyrénéenne de naissance et l'océan breton de co-naissance, B. Dupuy a pourtant échappé au cliché classique en regardant autrement les profondeurs et les couleurs, comme un peintre. C'est la raison pour laquelle, beaucoup d'entre eux ont souhaité qu'il réalise leur catalogue ou fixe certaines oeuvres sur l'objectif. Il en a été de même avec des commandes publiques sur des expositions par des musées du grand Sud-Ouest, des participations à des revues telles le Festin, Périgord Découverte et à des publications à Ouest-France, la Lauze, Déclics .Il a également réalisé des reportages industriels et publicitaires .

Son art n'est donc pas fermé .

Bernard Dupuy a promené, sans cesse, son corps et son oeil dans les méandres de l'eau de Couze, les labyrinthes minéraux au pied des jumelles cheminées, les façonnages sensibles du papier de Prat-Dumas . Les photos qui émergent de la Couze semblent opposer deux intensités . Le site de Prat-Dumas, sorti du passé dont il a encore les rites et pourtant pleinement dans le présent, a généré des images focalisées sur le papier dans tous ses états au point de pouvoir en faire l'affiche de la manifestation ou bien celle d'un concert baroque en bord de Vézère : une esthétique universelle et délicate. Les photos du site de la friche restituent le croisement vulcanique du métal et de la pierre avec tout autour le grondement des eaux de confluence cependant que subsistent les traces souples du fragile papier suspendu dans l'air pour que l'eau s'en retire. Les structures de fer qui hantent les ruines du bord de Dordogne font comme des cathédrales englouties dont B. Dupuy capte les vibrations anciennes, la rumeur des ateliers, la palpitation des vies. Et celles ci surgissent au moment le plus incertain, dans le sombre des murailles, couleurs éclatantes, têtes, formes, animaux tagués, tel l'oiseau peint à Lascaux mais qui, à Couze, chie des coeurs noirs . Il y a donc une vie sous la ruine.

couze_u1-tag02[1]

 

Le photographe nous amène vers ces paysages, à voir au travers d'un bris de verre pour mieux en saisir l'éloignement et pourtant la proximité. C'est un état de grâce, un état de pureté au sens de l'épure, comme l'eau qui coule sous ces temples couziens dont le PH neutre ne pouvait que donner le titre au travail de B. Dupuy .

Alain Bressy
sur un bras de la Couze
le 24/07/11
Photographies de Bernard Dupuy

Itinéraires papetiers20110001