Clair obscur

"... Je suis invité à réaliser un projet sur les ruines des usines de Couze, près de Bergerac. Ce projet m'offre une nouvelle opportunité d'approcher des bâtiments industriels du XIXè siècle où l'on fabriquait du papier d'art et des filtres de papier pour des machines. La nature a depuis l'incendie de 1968 complètement reconquis ses droits. Je vais recueillir des témoignages et photographier les hommes et les femmes qui ont travaillé dans ces lieux et en perpétuent la mémoire. Cette démarche prolongera le travail des 'Zones Inframinces'.

Lors de mes premiers repérages, au printemps, j'ai pénétré des lieux ravagés, calcinés, ouverts sur des ciels de traverse. C'est d'abord la végétation qui frappe le regard ; elle envahit l'espace entier, recouvre de lichens et de lierre des poutres obliques, des tôles pliées ; des ronces traversent les murs et de grandes fougères se dressent vers la lumière. Le vert des végétaux saute d'autant plus aux yeux qu'il est révélé par des surfaces charbonneuses et des ombres marquées comme si des murs entiers avaient été recouverts de graphite, frottés à la pierre noire. Une mélancolie émane de ces espaces. Le cycle des plantes a remplacé la ronde des ouvriers, les mots échangés dans l'action répétée, les souffles du labeur. Aujourd'hui ne règne que le silence. Silence propice à l'immersion, à la méditation, aux pensées volatiles. J'espère que ce silence sera perceptible dans les clairs-obscurs des photographies. L'on pourra peut-être ressentir combien il emplit l'espace de ces lieux, combien il nous dispense de la parole. On rencontre dans ces ruines la présence des anciens ; leurs ombres traversent la poussière, leurs pas s'inscrivent encore dans la cendre et la boue. Le sol est jonché d'objets et d'outils depuis longtemps abandonnés, témoins immobiles d'actions pétrifiées, de gestes perdus d'un autre temps. J'ai ressenti alors la nécessité d'écouter la parole de ceux qui ont oeuvré sur ce site afin de préserver des lambeaux de mémoire.

Actuellement j'ai assez de matière pour mettre en place de nouveaux dyptiques où le visage de ces personnes, éclairé à la bougie, se juxtapose au silence des lieux hantés par les flammes de l'incendie, où la menace d'un ravage qui se propage s'est enfin tue.(1)

La référence à la peinture (Georges de la Tour, Le Caravage) est délibérée. L'on peut aussi lire dans ces gisements de papiers éparpillés la quiétude d'une méditation, le recueillement d'une prière. Les visages des anciens reflètent une forme de sérénité, d'apaisement, de tranqilité. J'espère ainsi que l'on pourra y discerner ce même voile de paix qui recouvre le visage de 'Madeleine à la veilleuse' de Georges de la Tour. René Char, dans 'Fureur et Mystère' évoque cette toile où 'le verbe de la femme donne naissance à l'inespéré ieux que n'importe quelle aurore'.

Ce que je tente de faire ici, dans cette dernière série, c'est la mise en résonance d'un espace détruit (le dehors) avec les traces d'un espace mental lisible sur les rides des anciens (le dedans). Je souhaiterais mettre en tension deux topoï que l'ombre et la lumière enveloppent de silence dans les arcanes du clair-obscur."

Le vertige des profondeurs - Patrick Breton > entretien avec Fabrice Thomasseau
septembre 2013
(éditions 'en aparté' - Le Domaine Perdu - http://www.ledomaine-perdu.com)

Invitation

(1) 4 de ces dyptiques appartiennent au Fonds Communal d'Art Contemporain de la commune de Couze et Saint-Front et sont exposés en permanence en salle du Conseil Municipal.